Le fleuve Charente est devenu le théâtre d’un affrontement qui secoue tout le petit monde de la pêche : faut-il éradiquer le silure, ce poisson géant accusé de nuire aux migrateurs, ou protège-t-on les intérêts d’une poignée de pêcheurs sportifs au détriment de la biodiversité locale ? L’État entre dans la danse avec un nouveau protocole, et les tensions sont à leur comble.
Un monstre accusé de tous les maux
Le silure n’a pas bonne presse. Vorace, impressionnant, redouté, ce poisson peut dépasser les 2 mètres pour 70 kilos. Autant dire qu’il ne passe pas inaperçu, ni dans l’eau, ni dans les débats. Du côté des défenseurs des poissons migrateurs — comme l’anguille ou l’alose —, on accuse le silure de ravager les frayères et d’avoir un appétit incontrôlable. Résultat : les effectifs de ces espèces chutent, et la frustration monte.
Face à eux, les passionnés de pêche sportive montent au créneau. Pour eux, le silure est un adversaire noble et palpitant, un symbole de défis et d’endurance. Leur voix est puissante, structurée, parfois proche de celle d’un lobby. Et voilà que l’équilibre entre écologie et loisir vire à la guerre ouverte.
Un protocole de plus... pour quel effet ?
Le préfet de Nouvelle-Aquitaine a récemment dévoilé un protocole cadre 2025-2027. Officiellement, il s’agit de « limiter l’impact du silure » dans plusieurs bassins, dont la Charente. Une belle promesse, sauf que sur le terrain, rien ne change vraiment. Les pêcheurs professionnels parlent de manque de moyens, de règles floues et d’une absence totale de volonté politique.
En Garonne et Dordogne, près de 2 700 silures ont déjà été éliminés depuis janvier. Mais sur la Charente ? Quelques tentatives d’« effarouchement » menées en mai 2023, sans suite concrète. La colère gronde, et beaucoup dénoncent l’inaction masquée derrière des rapports d’experts et des réunions à rallonge.
Entre pêche de loisir et protection des migrateurs : une hypocrisie bien rodée ?
Officiellement, on cherche l’équilibre. Officieusement, la pêche sportive a le bras long, très long. « Nous sommes pris entre deux feux », ose déclarer Gilles Brichet, président de la fédération de Charente-Maritime. Une formule diplomatique pour cacher un tiraillement permanent entre deux camps irréconciliables.
Les professionnels tirent la sonnette d’alarme : les migrateurs disparaissent, les quotas se durcissent, et leur métier devient invivable. Pendant ce temps, les compétitions de silure font le plein et les photos de trophées circulent à tout-va sur les réseaux. Qui veut-on vraiment protéger ?
Tout est sur la table… ou rien n’avance ?
Baptiste Sirot, directeur de l’EPTB Charente, déclare que « tout est sur la table ». Une phrase qui résume bien l’ambiance actuelle : des intentions à la pelle, mais aucune décision ferme. On tergiverse, on temporise, on « étudie » pendant que la biodiversité trinque.
La question n’est pas seulement de savoir si le silure est coupable ou non. Le vrai problème, c’est l’absence de courage politique pour trancher dans un dossier qui dérange. Et tant que le monstre restera dans le flou juridique, le fleuve Charente continuera d’être le champ de bataille d’intérêts opposés.

